Scission des métiers bancaires : une offre cordiale du nain RBR Capital Advisors face au géant Crédit Suisse.

Fin octobre 2017, le gérant suisse RBR Capital Advisors fait sensation en réclamant la scission du groupe Crédit Suisse, le numéro deux bancaire helvétique, en trois entités. Rudolf Bohli, fort des quelques 0,2% de Crédit Suisse que détient sa petite société de gestion, espère convaincre les actionnaires de Crédit Suisse, et pas seulement les plus grands comme Harris Associates avec 9%,  Norges Bank avec 5,08%,  Qatar Holding avec 4,94%, Olayan Group avec 4,93% et Black Rock avec 4,1%…

L’offensive est sérieuse : «  A plan for Crédit Suisse », un “plan pour doubler le cours de bourse” ! Rudolf Bohli, le fondateur de  RBR Capital, en appelle à tous les actionnaires  : « Ensemble nous allons propulser le Crédit Suisse en tête de la banque privée moderne. » L’offensive est d’apparence franchement technologique, et RBR Capital se présente comme le « digital banking disruptor » affirmant « Combining this top brand with new technology will bring exceptional value to all stakeholders.” Mais ce projet est bien une scission du groupe bancaire helvétique en trois entités:  une activité de banque de dépôt et crédit privée d’une part, une activité de gestion collective baptisée Swiss AM et une activité autonome de banque d’affaires, First Boston désormais cotée basée à New York.

L’argumentaire est sans concession, puisque la résistance du conseil d’administration de Crédit Suisse est attendue.

La première affirmation est que le Crédit Suisse est une valeur sous-performante de 41% en termes absolus depuis avril 2009 et de 78% par rapport au secteur alors que le groupe « dispose d’un bijou caché en matière de gestion de fortune ».

“Pure play outperform ! »,  les spécialistes sur-performent affirme RBR Capital. Pour le prouver elle compare les prévisions de rendement des fonds propres (ROE) pour 2017 et 2018 pour le Crédit Suisse (3,4% et 64%, en fort progrès) au rendement prévu pour le segment  banques universelles (7% et 7,9%) des banques privées indépendantes (15,8% et 16%), des gérants d’actifs indépendants (16,7% et 18,1%) et des banques d’affaires indépendantes (22,1% et 24,5%).

L’opération prévoit donc deux mises sur le marché, celle de l’activité de gestion d’actifs en Suisse et celle à New York de l’activité de banque d’affaires renommée de son nom historique First Boston.  RBR Capital promet de forte progression de rentabilité pour les entités séparées permettant faire passer la capitalisation finale de l’ensemble à 80 milliards de francs suisse au lieu de  40 milliards, avec une valeur boursière de First Boston à 15,6 milliards,  de l’activité de gestion d’actifs Swiss AM à 6,8 milliards, et enfin de l’activité de banque privée classique à 62,5 milliards (ceci malgré la perte des deux autres piliers traditionnels).

Sans acheter ses chiffres trop prometteurs, sa démonstration est assez convaincante.  Sans surprise, la réaction de la banque est négative. Le directeur général du Crédit Suise, Tidjane Thiam,  rejette l’idée et souhaite s’en tenir au plan de restructuration de trois ans lancé en 2015. Celui-ci prévoit de réduire les coûts et de privilégier la gestion de fortune par rapport à la banque d’affaires. «Nous estimons que notre stratégie fonctionne», a déclaré Tidjane Thiam. Le directeur général a indiqué que sa banque avait été approchée de manière cordiale par RBR Capital Advisors.

Il est intéressant de relever ici les observations du jeune gérant Rudolf Bohli, 48 ans, interrogé par la Tribune de Génève[1] qui vont dans le sens de certaines des critiques souvent relevées par Proxinvest quant au modèle de banque universelle :  « Le modèle du conglomérat a vécu./..   Actuellement, les synergies entre la division gestion de fortune et celles d’affaires ne fonctionnent plus. Beaucoup de produits proposés par cette dernière ne sont pas demandés par les clients privés. En séparant l’activité à risque qu’est la banque d’investissement, on permet à Crédit Suisse de se concentrer sur son cœur de métier, la gestion de fortune et la banque de détail. »

L’activiste Rudof Bohli, un ancien trésorier puis trader sell-side chez UBS,  affine son analyse lors d’une interview au Caire [2]:

“La régulation bancaire paralyse les banques tout comme la complexité de leurs offres produits. L’offre bancaire simple n’existe pas encore alors que la technologie est là : c’est certes coûteux mais surtout disruptif alors que les clients de la banque sont conservateurs ”…     Crédit Suisse demeure très en dessous de ses pairs en termes de RoE  alors que JPMorgan est à  11% et Goldman Sachs à 10%, et Crédit Suisse  “n’a jamais fait mieux que Goldman Sachs”,  ce qui veut dire que le modèle du conglomérat ne fonctionne pas. “Mais si vous séparez en parties individuelles vous obtiendrez plus de la banque privée d’abord et de la banque d’affaires de même après transfert aux USA, la demande de capitaux propres des autorités suisses étant trop élevée.”  Par ailleurs, « la division actuelle “global markets“ de courtage et distribution aurait dû être sensiblement réduite depuis 2014 mais ses effectifs sont restés stables et cette division est sous pression alors que les marges du courtage ont trop faibles : ” il y a vingt ans une vente permettait d’encaisser 40 ou 50  points de base alors que le marché ne laisse plus rien. ».  La banque d’investissement  doit donc être cotée et indépendante pour pouvoir survivre, on ne peut plus la subventionner  et c’est un business  anglo-saxon, les grosses affaires sont à New York ou Londres où il faut avoir le marché primaire, alors que “le régulateur helvétique ne l’aime pas.”  On y gagnera puisque le groupe se concentrera sur la gestion privée sur une base nécessairement modernisée puisque face aux fin-techs les barrières à l’entrée n’existent plus.   Les grands conglomérats n’ont plus la rentabilité du passé et  consacrent 80-90% de leur dépenses dans les solutions traditionnelles, ça ne peut pas continuer. »

A ce stade du débat engagé ainsi sur le Crédit Suisse, il est intéressant d’observer que le directeur général du Crédit Suisse, Tidjane Thiam, ne crie nullement à l’agression mais qu’il reconnaît le caractère cordial de l’approche de RBR Capital Advisors. «Nous respectons tous les avis de nos actionnaires.» Une suite constructive semble donc envisageable…

 

Paris 5 décembre.

[1] La Tribune de Genève 3 novembre 2017 Bienne « L’homme qui veut séparer  Credit Suisse en trois » http://pureswissbanking.com/wp-content/uploads/2017/11/la-tribune-de-genve-3

[2] Entreprise.press 1 » novembre 2017 Meet the man who would break up Credit Suisse

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