Exploration pétrolière du Grand Nord Arctique, la responsabilité des investisseurs et de la Norvège

lofoten3Eldar Sætre, PDG de la société pétrolière Norvégienne Statoil, peut se frotter les mains.  En effet le gouvernement norvégien vient finalement de se décider après plusieurs années à autoriser l’exploration pétrolière des îles Lofoten et Vesterälen, deux zones sensibles jusqu’ici protégées situées dans le Grand Nord Arctique. Lofoten (photo ci-contre) est un merveilleux archipel situé dans le lointain nord norvégien qui bénéficie d’un attrait indéniable de la part des touristes pour ses magnifiques paysages faits d’îlots montagneux se jetant dans l’océan, d’un écosystème marin diversifié et d’un climat plutôt exceptionnellement doux en de telles latitudes.

Cette autorisation d’exploration dans un écosystème splendide et sensible du Grand Nord Arctique est un dangereux changement pour cet endroit et la planète pour lequel l’Etat Norvégien, Statoil et les investisseurs sont co-responsables. 

  • La perfusion pétrolière norvégienne, une barrière face aux enjeux de la transition énergétique et environnemntale

Tout d’abord, l’agence publique norvégienne pour l’environnement (Norwegian Environment Agency) avait pourtant analysé scrupuleusement les risques associés à la zone sensible des îles Lofoten.  Mais, Business is Business, ces alertes n’ont pas fait le poids face au ministère norvégien à l’énergie qui l’emporte par K.O.

Ensuite on pouvait s’attendre à des décisions plus respectueuses de l’environnement de la part d’un gouvernement qui vient  de signer l’accord de Paris sur le climat de la COP 21. Erna Solberg, Premier Ministre, avait pris des engagements forts à Paris , indiquant que “ce n’était plus le moment pour jouer ou élaborer des tactiques“. Malheureusement les promesses n’engagent que ceux qui y croient…

Une troisième raison d’espérer était le choix du fonds souverain norvégien, NBIM, opéré au printemps 2016, d’exclure de son portefeuille d’investissements toutes les activités d’exploitation du charbon. NBIM exclut également de son processus d’investissement une liste de valeurs qui impactent sérieusement l’environnement. L’énorme fonds prend sa responsabilité actionnariale au sérieux et a par exemple décidé de durcir ses positions de vote en matière de rémunération des dirigeants à partir de 2017 alors qu’il approuvait presque tout jusqu’alors. En matière d’exploration pétrolière dans le Grand Nord Arctique, il est peu probable que le fonds prenne des positions contraires à son gouvernement, ses revenus ayant été par construction toujours dérivés de la production pétrolière.

La décision de la Norvège d’autoriser l’exploration pétrolière dans une région sensible est autant une mauvaise nouvelle pour la transition énergétique et environnementale attendue pour la planète que pour la Norvège qui continue de s’enfoncer dans la dépendance au pétrole plutôt que d’accélérer sa mutation économique.

  • Les grands investisseurs actionnaires de Statoil n’ont pas été à la hauteur de leur responsabilité 

Il peut être surprenant d’affirmer que les investisseurs ont failli à leur responsabilité au moment même où 130 investisseurs, pesant 13 trillions de dollars d’actifs, ont récemment écrit aux chefs d’Etat du G20 pour leur demander de ratifier rapidement l’Accord de Paris sur le climat et de favoriser les investissements verts et bas carbone.  Il est en effet clair que beaucoup d’investisseurs institutionnels commencent à se montrer à la hauteur des enjeux :

  • Ils reconnaissent leur responsabilité d’investisseurs dans le changement climatique et leur capacité à impacter les décisions à travers leur engagement actionnarial.
  • Ils ont identifié le changement climatique comme un risque majeur pesant à long-terme sur la rentabilité de leurs portefeuilles.
  • Ils ont pris conscience que des investissements et innovations en faveur de technologies et métiers favorables à la transition vers une économie bas carbone pouvaient être une source d’opportunités de business pour les sociétés dans lesquelles ils investissent.

Toutefois de nombreux grands investisseurs auraient du mieux s’engager en matière d’exercice des droits de vote, un domaine où des progrès peuvent être mis en oeuvre. La façon dont les droits de vote sont exercés par certains investisseurs est parfois étonnante et peu cohérente avec leur engagement public réalisé à travers lettres ou adhésions à des organisations d’investisseurs (PRI, IIGCC, CDP). La saison 2016 nous en apporte deux exemples.

Tout d’abord en 2016 deux résolutions d’actionnaires chez Chevron et Exxon n’ont pas réussi à atteindre la majorité des droits de vote de 50%. Ces résolutions demandaient aux deux groupes d’évaluer et de limiter les risques associés à leurs actifs au regard des changements dans les politiques publiques en matière de changement climatiques et d’effectuer des tests de la conformité du mix des actifs énergétiques par rapport au scénario d’un réchauffement climatique de 2°C. Les mêmes résolutions d’actionnaires ont pourtant été largement adoptés dans d’autres sociétés britanniques. Pourquoi une telle différence? Du fait de la position respective des conseils d’administration : chez Chevron et Exxon, le conseil d’administration recommandait de s’opposer à la résolution externe qui obtenait respectivement 40% et 38% de votes favorables alors que chez BP (2015), Shell (2015) ou Rio Tinto (2016), le conseil d’administration recommandait d’approuver et la résolution obtenait 99% de votes favorables. Il est donc facile d’observer que sur un même sujet le score d’une résolution dépend surtout de la recommandation du conseil d’administration et bon nombre d’investisseurs suivent encore aveuglément ce que leur demande le conseil d’administration, quelque soit l’intérêt de la proposition.  Ces investisseurs qui s’en remettent fidèlement au bon vouloir du management pensent certainement qu’il ne sert à rien de regarder ces sujets et qu’il vaut mieux faire confiance au management jusqu’à ce que l’on désire vendre la position. Au contre, d’autres investisseurs responsables sont quasi-certains qu’ils resteront actionnaires de ces grands groupes sur le long terme et que la seule façon de les aider à s’améliorer est de s’engager fortement auprès d’elles, notamment pour les aider à s’adapter aux risques et opportunités liés au changement climatique, des enjeux qui dépassent très souvent l’horizon temporelle des dirigeants d’entreprises à la tête d’entreprise pour quelques années.

Lors de la dernière assemblée générale de la société pétrolière norvégienne Statoil en mai, les actionnaires avaient grâce à la résolution d’actionnaire N°9 l’opportunité d’encourager le conseil d’administration à réfléchir à une révision de sa stratégie et d’envoyer ainsi indirectement un signal fort à l’actionnaire de contrôle, l’Etat norvégien. Avec un score ridiculement bas de 0,21% de votes favorables, les investisseurs ont clairement envoyé un mauvais signal à Statoil et à l’Etat norvégien sur la question du changement énergétique, leur offrant leur blanc-seing pour ne pas se montrer à la hauteur des enjeux climatiques.  

Oui, les investisseurs sont aussi responsables et leur vote compte. Ils ne peuvent se cacher derrière l’excuse des recommandations de vote négatives sur cette résolution de leur agence de conseil de vote, généralement américaines, car ce sont eux qui portent la responsabilité de leur vote, notamment envers leurs clients et ayant-droits.

La résolution d’actionnaire de Statoil proposait que le conseil d’administration réfléchisse à une révision de sa stratégie afin que Statoil contribue de façon cohérente aux objectifs climatiques nationaux et internationaux. Si la résolution était approuvée, le conseil d’administration aurait du étudier les opportunités et conséquences des stratégies suivantes :

1. Se retirer des joint-ventures polluantes et non rentables tels que les sables bitumineux au Canada ou les technologies de fracturation hydraulique aux Etats-Unis

2. Ne plus lancer de nouveaux projets d’exploration

3. Tripler les investissements prévus dans les énergies renouvelables en les faissant passer de 1,7 à 5,1 milliards NOK d’ici 2024 afin de concentrer le développement sur les nouvelles solutions énergétiques. 

Le résultat de cette réflexion stratégique aurait dû être présenté dans le rapport annuel 2017 si la résolution avait été adoptée. Les actionnaires sont passés à côté de cette belle opportunité. 

Bien sûr la stratégie d’une entreprise relève de la responsabilité du conseil d’administration, en collaboration avec le management, mais les propositions stratégiques de réflexion par certains actionnaires devraient être mieux accueillies, notamment en matière de réactivité face au changement climatique. Alors que le manque de vigilance et d’engagement des investisseurs a été identifié par les autorités comme une des causes de la dernière crise financière, l’engagement actionnarial en matière de changement climatique est le bienvenu dans le contexte d’un projet de Directive Européenne sur les droits des actionnaires qui insiste sur leur responsabilité.

A notre avis, le changement climatique est un des plus grands défis de notre temps et changer le mix énergétique mondial afin de satisfaire la demande énergétique de manière durable et responsable s’annonce ardu et demandera plus de pugnacité de la part des investisseurs. Contrairement à beaucoup, nous avions considéré au moment de l’AG Statoil que cette résolution d’actionnaire qui challengeait le conseil d’administration et l’Etat norvégien sur leur stratégie d’investissement  avait beaucoup d’intérêt. 

L’exploitation des sables bitumineux est un sujet complexe qui affecte de nombreuses parties prenantes. Au regard des cours du baril, nous ne pensons pas que le développement de l’exploitation des sables bitumineux est un business rentable (i.e. les actionnaires obtiendraient une meilleure rentabilité ajustée aux risques sans les opérations dans les sables bitumineux). Suite à l’engagement de Phitrust, le groupe français Total a par exemple finalement reconnu après quelques années qu’il valait mieux se désengager progressivement des sables bitumineux au Canada. Au delà de cet aspect financier, l’impact environnemental de cette méthode d’extraction pétrolière est désastreux. La première proposition de révision stratégique avait donc du sens.

Fin des nouvelles explorations : A notre avis il convient d’identifier les activités d’exploration/production les plus dangereuses afin de les restreindre, par exemple en fonction des technologies faisant appel à la fracturation, les sables bitumineux, l’exploration en eau très profonde, ou en fonction des zones géographiques  (Grand Nord Arctique, Grand golfe australien où Statoil a eu une JV avec BP). Un arrêt complet de toutes les activités d’exploration allait trop loin à notre avis et une meilleure sélectivité serait positive avec une transition progressive du mix énergétique et un financement de la montée en puissance de Statoil comme leader des énergies renouvelables grâce aux revenus issus de la production pétrolière. Le rapport de Statoil sur ce point aurait été intéressant pour les actionnaires. Certains experts comme le US Energy Information Administration (EIA) estiment que, si l’on exploite les projets actuels sans nouvelles explorations, l’offre en pétrole et hydrocarbures liquides est attendue en adéquation avec la demande mondiale pour au moins les 25 prochaines années. L’exploration pétrolière ne devrait donc pas être le futur de Statoil, d’autant plus après la COP 21 qui a considérablement augmenté la pression pour une moindre consommation du secteur privé et une transition vers une économie de bas carbone limitant le réchauffement climatique à 2°C. Statoil reconnaît par ailleurs dans son rapport annuel les coûts opérationnels, de maintenance, le niveau requis d’investissement et les frais d’indemnisation requis pour satisfaire la conformité avec des lois et règlements de plus en plus complexes visant à protéger l’environnement ou la sécurité et la santé humaine. Le déversement pétrolier de Deeptwater Horizon et les amendes infligées à BP  ont marqué les esprits. Si la proposition recommandant de réfléchir à la fin des activités d’exploration allait peut-être trop loin pour une société pétrolière, les investisseurs avaient peu à perdre à la soutenir puisque l’actionnaire de contrôle de Statoil, l’Etat norvégien, l’aurait rejeté dans tous les cas. Trop timides ou peu exigeants, les investisseurs n’ont pas su réclamer ce débat sur la nature des projets d’exploration et le Grand Nord Arctique risque d’en pâtir. Sur le long-terme, dans un contexte de demande en baisse, de ressources fossiles de plus en plus rares et difficilement extractibles, d’un risque de réglementation environnementale grandissant, existe-t-il une alternative aux énergies renouvelables et quelles autres opportunités de business saisir pour Statoil et ses actionnaires? 

Statoil doit investir dans les énergies renouvelables. Elle a commencé à le faire en créant une nouvelle division New Energy Solutions en mai 2015. En 2015, le groupe a investi 216 millions NOK dans les technologies de capture et stockage du carbone  (8% des dépenses R&D expenses) et 258 millions NOK en matière d’efficacité énergétique (approx. 10% des dépenses R&D). Nous avons aussi pu noter que Statoil a lancé un fond de Venture Capital de 200M$ dédié à l’investissement dans les sociétés de croissance du secteur des énergies renouvelables. A l’AG 2015 une résolution appelant à plus de transparence sur tous les aspects du changement climatique a été adoptée. Statoil a ainsi  défini des objectifs et indicateurs clés de performance durable (KPI), également utilisés dans la rémunération des dirigeants, comme la réduction des émissions de CO2 (objectif atteint en 2015) ou le niveau de déversement pétrolier et gazier (objectif non atteint en 2015). Pour 2016, des objectifs ont aussi été établis.

Les améliorations de Statoil en 2015 sont les bienvenus et s’expliquent par l’effort d’engagement des actionnaires, mais les investisseurs n’ont pas su envoyer un bon signal en 2016 lors de l’exercice de leurs droits de vote. Voir les investisseurs voter massivement contre une résolution d’actionnaire leur demandant de s’interroger sur la stratégie énergétique ne pousse clairement ni le conseil d’administration ni l’Etat norvégien à faire des efforts pour se sortir de la culture de la dépendance à la rente pétrolière et atteindre un niveau d’investissement dans les énergies renouvelables qui ne soit pas ridicule.

Certes,  les belles îles Lofoten peuvent paraître lointaines pour les investisseurs tout comme l’ensemble du grand Nord Arctique, leur exploration pétrolière est cependant le signe d’un manque de réaction du groupe Statoil et de son actionnaire étatique à un monde qui change vite.

Les investisseurs aussi doivent s’adapter :

  • Ils doivent arrêter de se montrer crédule en croyant que les administrateurs et dirigeants méritent leur entière confiance aveugle et disposent de la vérité;
  • Ils doivent comprendre que l’engagement actionnarial peut donner du sens et de la valeur à leurs investissements;
  • Ils doivent abandonner l’idée que les autres investisseurs feront ce travail d’engagement et de vigilance pour eux;
  • Ils doivent arrêter de voter pour des raisons de conformité ou croire que toutes les questions d’assemblées peuvent être préformatées mais adopter plutôt une approche professionnelle de responsabilité et approfondissement actionnarial;
  • Ils doivent investir en moyens financiers et humains offrant compétences et disponibilité pour s’engager avec les sociétés.
  • Ils doivent mettre en place des modalités d’exercice des droits de vote  qui ajoutent de la valeur cognitive dans leur processus d’investissement et les aident à devenir de vrais investisseurs responsables.

Où se situent les îles Lofoten?

Lofoten Islands

Proxinvest est une société de conseil de vote basée à Paris. Pour plus d’informations sur les analyses de Proxinvest, veuillez contacter Loïc Dessaint, via la page CONTACT du site.

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