L’actionnaire activiste, capitaliste impatient, mais contre-pouvoir intéressant. Par Saliha Bardasi, avocate

Par Saliha Bardasi,  avocate.
Les actionnaires dits activistes sont très souvent contestés. Mais leur rôle peut être utile, dans des sociétés à la gouvernance défaillante. 

Selon une récente étude, la disruption symbolise aujourd’hui les menaces auxquelles les entreprises classiques doivent faire face. Si la disruption numérique est l’exemple immédiat, le champ juridique n’est pas épargné : les actionnaires activistes “nouvelle génération”, qui inquiètent déjà les dirigeants et conseils d’administration outre-Atlantique, arrivent en Europe et en France.

L’actionnaire activiste est l’outsider qui agit à rebours des pratiques de gouvernance établies. Bien que propriétaire d’une participation minoritaire, il défend ses intérêts de manière active, en assemblée générale ou directement auprès des dirigeants de l’entreprise, et si nécessaire via des campagnes publiques de communication. Cette vigilance dynamique a nourri une réputation inquiétante. Ces ultras du profit actionnarial seraient prêts à tout pour le maximiser : distribution de dividendes, rachat d’actions, mais surtout dépeçage des entreprises, licenciements massifs… Leur arrivée sur la place parisienne ne serait rien de moins qu’un nouveau péril pour notre déjà bien précaire paix sociale.

 Sur un mode actif et subversif

L’activisme actionnarial n’est pas une entière nouveauté sur les marchés parisiens : Colette Neuville, présidente de l’Association de Défense des Actionnaires Minoritaires, incarne de longue date la défense des actionnaires minoritaires des sociétés du CAC 40. Cependant, l’activiste « nouvelle facture » est d’une autre nature. Il ne défend pas de manière agrégée les intérêts de petits porteurs, mais promeut un intérêt sophistiqué, rationalisé dans une stratégie alternative à celle mise en œuvre dans la société où il intervient. Le nouvel actionnaire activiste n’utilise plus le droit des sociétés sur un mode défensif, mais de manière active et subversive. Sa puissance financière – l’actif d’Icahn Enterprises s’élève à 32 milliards de dollars et les actifs sous gestion de Trian à 11 milliards de dollars – inverse le rapport de force avec l’entreprise et l’érige en acteur incontournable de la gouvernance.

Les exemples récents – le fonds d’investissement Eliott chez Norbert Dentressangle ou Muddy Waters chez Casino – ne laissent pas entrevoir la déferlante annoncée. Pourtant les conseils financiers ont ressorti leurs black books (manuels de défense anti-activistes) et mis en place des task forces dédiées pour contrer la menace. Les sociétés ont réactivé les procédures d’alerte et remobilisé les cellules internes anti-crise. La réaction protectionniste quasi mécanique face à l’incertitude ne suffit pourtant pas à épuiser l’analyse du phénomène activiste.

Faiblesse des contre-pouvoirs

Les maux de la gouvernance des sociétés françaises sont nombreux et persistants, malgré les recommandations multiples et pertinentes. Il semblerait que le mal fondamental de la gouvernance des entreprises ne s’objective pas, mais s’explique par la faiblesse des contre-pouvoirs au sein du processus de décision social. L’impression d’opacité qui en résulte fonderait la défiance des investisseurs que relatent de multiples études (étude EY « Baromètre de l’attractivité France 2016 », étude du CAE sur « L’attractivité de la France pour les centres de décision des entreprises »). Contre l’apathie des assemblées générales d’actionnaires, l’actionnaire activiste impulserait une dynamique démocratique longtemps cherchée. Contre l’entre-soi des conseils d’administration, l’actionnaire activiste constituerait une force de proposition intéressante.

L’étude d’EY (« Baromètre de l’attractivité France 2016) » décrit la baisse des investissements directs étrangers en France. Malgré la faiblesse des taux d’intérêt bancaire, le renforcement des contraintes réglementaires imposées aux banques a restreint l’octroi de crédits. L’accès au crédit déjà difficile pour les ETI n’en est que plus compliqué tandis que l’épargne individuelle se maintient sans se diriger vers l’investissement productif et que le nombre d’actionnaires individuels a diminué de moitié entre 2008 et 2015 (3,3 millions en 2015 contre 7,4 millions en 2008). Dans ces conditions, l’apport financier de l’activiste serait peut-être un soutien non négligeable, notamment pour les ETI – le besoin de diversifier leurs investissements portant les activistes vers des sociétés non cotées.

Réconcilier intérêt personnel et intérêt social

L’actionnaire activiste offrirait une occasion de réconcilier intérêt personnel et intérêt social. Pour investir dans une société, l’activiste s’appuie en général sur une analyse très approfondie de celle-ci, sans lésiner sur les moyens d’étude, sur une durée moyenne comprise entre 6 mois et 2 ans. L’intérêt personnel de l’investisseur est fonction de la création de valeurs qui résultera de la maximisation des forces de l’entreprise, susceptible de bénéficier à l’ensemble des parties prenantes.

Ce rapide examen révèle le potentiel de l’activisme actionnarial : en tant que contre-pouvoir, il est un potentiel levier de rénovation de la gouvernance des sociétés, en tant qu’investisseur, il est une potentielle source de financement des ETI, en tant qu’analyste informé, il peut contribuer à la rénovation d’un projet industriel et créer de la valeur pour les parties prenantes.

Au-delà de la défiance initiale vis-à-vis de l’outsider et du choc psychologique imaginable entre des cultures d’entreprises opposées (à l’instar de la rencontre entre Jean-Charles Naouri et Carson Block), l’accueil agile et pragmatique d’un capital peut-être moins patient, mais efficace pourrait s’avérer fructueux voire salutaire.


L’auteur :

Saliha Bardasi est avocate, spécialisée en droit des affaires, qui conseille des acteurs en France et à l’étranger, notamment sur des opérations internationales.  Auteur attaché au débat d’idées, qui promeut une rénovation de l’approche du droit comme outil vivant au service de la croissance.

Cette contribution externe au site Proxinvest est reproduite avec l’accord de l’auteur.

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